Labres nettoyeurs et rémoras
Labres nettoyeurs et rémoras
On a tous déjà entendu parler de ces poissons qui vivent en relation (le plus souvent symbiotique) avec des poisons plus gros, se chargeant de les débarrasser de leurs peaux mortes, de mucus, ainsi que de leurs parasites. Ces poissons nettoyeurs appartiennent principalement à deux groupes : Les labres nettoyeurs et les rémoras. Il s’agit là des plus connus mais il existe en réalité un grand nombre de poisons nettoyeurs1.
Ces deux poissons appartiennent à la même gigaclasse dans la classification du vivant : les Actinopterygii. Si les premiers désignent une espèce en particulier : Labroides dimidiatus, les second désignent plusieurs espèces (cinq) d’un même genre : le genre Remora.
Tous deux ont une distribution similaire : Ils vivent dans les eaux chaudes récifales de l’Océan Indien, sur les côtes africaines ainsi que dans l’Ouest de l’Océan Pacifique, dans les récifs du Nord de l’Australie. Les labres habitent dans des zones riches en coraux et les lagons. Les rémoras ont une distribution plus étendue que celle des labres : on les retrouve également sur les côtes de l’Atlantique Ouest équatorial29.
Les rémoras restent néanmoins peu étudiés en comparaison avec les labres. Le mutualisme des relations entre les rémoras et certains de leurs hôtes est parfois également remis en question2. C’est le cas avec les dauphins par exemple, où les rémoras rendraient leur nage plus demandeuse en énergie et où leur accroche irriterait leur peau, les dauphins ne bénéficieraient alors que de peu de bénéfices3.
Schéma. Classification simplifiée des labres et rémoras (based on WORMS, World Register of Marine Species, https://www.marinespecies.org/).
Différences et points communs entre Labres et Rémoras
Labre nettoyeur (Labroides dimidiatus)
Première occurrence dans l’enregistrement fossile à la fin du Crétacé – début du Paléogène, il y a environ 62 millions d’années. La plupart des lignées menant aux groupes actuels existaient déjà au début du Miocène, il y a environ 23 millions d’années4.
Première occurrence du comportement de nettoyage chez les Labridae estimée à la fin du Miocène, il y a environ 10 millions d’années5.
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Vit entre 2 et 30 m de profondeur
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Taille moyenne de 10 cm (14 cm max)
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Vit le jour (il fabrique chaque nuit un cocon muqueux protecteur)
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Peut changer de sexe
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Vit dans des stations de nettoyage dans les récifs coralliens
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Rémora (Remora)
Première occurrence dans l’enregistrement fossile en tant qu’Opisthomyzon, au début de l’Oligocène, il y a environ 30 millions d’années6.
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Capable de suivre ses hôtes à des profondeurs bathypélagiques ! Des observations ont montré des rémoras communs à 1460 de profondeur dans des eaux avoisinant les 3.4 °C7.
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Taille moyenne de 40 cm mais certaines espèces peuvent mesurer jusqu’à 1 m
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Se déplace avec ses hôtes
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Remora remora Dessin original.
Un corps allongé, dépourvu de nageoire dorsale, cette dernière s’étant transformée au cours de l’évolution en une ventouse formée de plusieurs lamelles transversales, leur permettant de s’accrocher à leurs hôtes.
Labroides dimidiatus Dessin original.
Un corps allongé, reconnaissable à la large bande noire longitudinale qui traverse son flanc et son œil. Son dos et son ventre sont blancs (le dos est parfois légèrement jaunâtre). Ce blanc évolue vers un bleu vif sur la partie ventrale de l'animal, alors que la bande noire s'élargit au niveau de la queue. Les juvéniles, quant à eux, sont noirs avec une ligne bleu vif.
Écologie et découvertes scientifiques récentes
Les labres nettoyeurs font partie des rares espèces pour lesquelles une réaction positive au test du miroir a été démontrée. Ainsi, ils sont capable non seulement de savoir qu’il s’agit d’eux dans le reflet du miroir, mais également d’avoir une image mentale de ce à quoi leur face ressemble ainsi qu’une conscience d’eux-mêmes8–10! Il a ainsi été proposé que la conscience de soi était déjà présente chez l’ancêtre commun des vertébrés modernes11. Les Labres sont également capables de reconnaître les clients avec lesquels ils sont familiers12. Ces poissons possèdent des fonctions cognitives élevées et un cerveau complexe qui sont susceptible d’être durablement affectées par les vagues de chaleur de plus en plus fréquentes et intenses13. L’impact du sommeil sur leurs capacités cognitives a également été testé, démontrant une baisse significative de leurs capacités cognitives avec la privation de sommeil14,15.
Ils restent dans des “stations de nettoyage”, où les poissons plus gros viennent pour se faire nettoyer. Ces stations de nettoyage sont occupées par un couple d’adultes, un groupe de juvéniles ou par un groupe de femelles accompagnées d’un mâle dominant (l’une des femelles devenant alors un mâle en cas de décès ou disparition de ce dernier)16,17-29. Leurs comportements diffèrent légèrement d’une région à l’autre18.
Des études ont mis en avant que les clients choisissent les individus vers lesquels ils vont pour se faire nettoyer. Ainsi, des bandes noires plus longues augmentent la fréquentation de la station de nettoyage19 et une couleur bleu vibrante serait le signe d’une meilleure qualité du service de nettoyage20.
Une récente étude menée en Polynésie Française insiste sur l’importance de favoriser les enregistrements vidéos pour les études écologiques sur les labres car la présence humaine dérange les interactions entre ces derniers et leurs clients21.
Ces relations mutualistes permettent aux labres de se nourrir tout en rendant leur présence avantageuse pour les poisons plus gros : ils sont débarrassés de leurs parasites ainsi que de leurs peaux mortes. Ils jouent ainsi un rôle écologique important dans les environnements récifaux. Leur exclusion expérimentale du milieu a provoqué des changements de comportements et de la taille des poissons clients22 ainsi que de leur abondance23.
Attention, comme toute relation mutualiste, celle-ci peut se transformer en parasitisme lorsque l’hôte ne tire plus de bénéfice. C’est le cas lorsque les labres se mettent à « tricher » en se nourrissant des tissus de l’épiderme des poissons qu’ils nettoient, mais ces derniers choisissent les clients avec lesquels ils trichent12,24.
Les rémoras sont le plus souvent associé aux requins et requins-baleine25 mais on les retrouve également sur d’autres gros poissons, des tortues marines26, des cétacés, des raies27 ou même des bateau29. Les rémoras ont le plus souvent des relations avec une espèce spécifique. Ils possèdent des récepteurs leurs permettant de savoir quand s’accrocher à leurs hôtes28.
Les rémoras ont besoin d’un flux d’eau continu dans leurs branchies pour respirer, ce que leur hôte leur procure, en plus d’une protection, d’un transport et de nourriture. Ils peuvent rester accrochés à leur hôte jusqu’à trois mois. Nous possédons peu d’informations sur leur processus de reproduction, mais des couples de rémoras ont parfois été observés accrochés au même hôte.
Bibliographie
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Mars 2026