Résumé du live « Interview détente avec F.-L. Pélissier: Les mosasaures, lézards des mers »
Résumé du live « Interview détente avec F.-L. Pélissier: Les mosasaures, lézards des mers »
22 Février 2026, sur Twitch : twitch.tv/Palaeowave
F.- L. est Paléontologue, médiateur scientifique et culturel au Museum départemental du Var
1. Tu travailles sur les mosasaures, comment tu t’es trouvé à te spécialiser sur ces animaux ?
« Grâce au hasard de la vie ! J’ai été biberonné à la Paléontologie depuis le plus jeune âge. Peu avant d’intégrer mon Master, j’ai assisté à une conférence de Thierry Tortosa, Paléontologue à la réserve naturelle nationale de la Sainte-Victoire. C’est au cours de cette conférence que j’ai pour la première fois entendue parler de la découverte de restes de mosasaures non loin de ma région natale : la Provence, entre Marseille et Aix. J’avais déjà entendu parler des mosasaures, mais je n’avais pas d’attrait tout particulier pour ces animaux, je les appréciais comme j’en appréciais beaucoup d’autres à ce moment-là. En discutant avec lui, j’apprends que ces animaux sont en cours d’étude au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris par Nathalie Bardet, spécialiste du sujet. Je pars ensuite sur Paris pour mon Master. Au cours de ma première année de Master, j’ai l’occasion d’échanger avec elle à la suite d’une conférence. Je garderais ensuite une correspondance avec elle, jusqu’à ma seconde année de Master, où elle me propose un sujet de stage sur le sujet. Après la validation de ce master, je continue de m’intéresser aux mosasaures, à propos desquels il reste encore beaucoup à découvrir.
Selon moi ils font parti ce ces animaux qui ont été beaucoup présentés au grand public et à propos desquels on pourrait penser ‘c’est bon, tout a déjà été découvert’ mais heureusement, ce n’est pas le cas et c’est génial de se dire qu’il reste encore beaucoup à apprendre sur eux et encore énormément de questions que l’on peut se poser ! »
Tout à fait, d’autant que nous allons le voir, il n’y pas un mosasaure mais un grand nombre d’espèces de mosasaures. Attention également à garder en tête que la définition d’espèce en Paléontologie est un peu différente de celle que nous connaissons en Biologie. En paléontologie on s’intéresse aux caractéristiques physiques observables sur des restes fossiles. On s’affranchit alors des critères biologiques selon lesquels les individus d’une même espèce doivent effectivement ou potentiellement pouvoir se reproduire entre eux et engendrer une descendance viable et féconde.
« En effet, et on part du postulat selon lequel des proximités biologiques vont se répercuter sur la morphologie au bout d’un moment. Cela se base notamment sur des études menés sur des organismes actuels. »
2. Quand et comment ont-ils été découverts ?
« C’est une histoire qui nous fait remonter au XVIIIe siècle. Nous sommes aux Pays-Bas, et il y a une montagne, la Montagne Saint Pierre, très exploitée pour ses roches, et en particulier la craie. La carrière se trouve tout près d’une localité nommée Maastricht, et cette craie, datée à la fin Crétacé se trouve à être très fossilifère. On y retrouve notamment des dents et des restes de mâchoires, dont les plus anciennes ont été retrouvées en 1766, et sont actuellement exposées au musée de Teyler (Haarlem, Pays-Bas). Ces restes ont posé beaucoup de questions aux naturalistes de l’époque. Ces derniers avaient déjà identifié que les roches sédimentaires étaient d’origine marine, impliquant qu’ils avaient affaire à des animaux marins mais la question restait ouverte quant à la nature de ces animaux. Un autre fossile de reste de mâchoires très complet a été exhumé entre 1770 et 1774, actuellement exposé au Muséum National d’Histoire Naturelle (Paris, France), a été étudié par plusieurs naturalistes et est à l’origine de plusieurs hypothèses qui vont s’affronter dans les années qui suivent. Ce fossile a changé plusieurs fois de propriétaires jusqu’à être confisqué par les armées Napoléoniennes, l’occasion de rappeler que la Paléontologie, comme toutes les science et lié aux sociétés et à l’histoire géopolitique de ces dernières.
Une des premières hypothèses avancées est celle du « crocodile », mise en avant par Faujas de Saint-Fond dans un ouvrage publié en 1799. Cette hypothèse ne fait pas consensus au sein de la communauté scientifique et d’autres hypothèses émergent. Petrus Camper, un anatomiste, propose en 1786 que les restes aient appartenu au groupe des cachalots. En 1790, Martin van Marum ayant en sa possession des fossiles un peu plus complets, remarque que des dents sont présentes à la fois sur les mâchoires supérieures et inférieures, et propose l’hypothèse selon laquelle ils auraient appartenu plutôt à des dauphins. Le fils de Petrus Camper, Adriaan G. Camper, s’excusant de ne pas être d’accord avec l’idée de son père, propose alors en 1800 une idée qui va bouleverser toute la compréhension de ces fossiles. Il les rattache aux lézards. Des lézards géants, marins, plutôt apparentés aux iguanes ou autre grand lézard. George Cuvier s’empare à son tour du sujet et confirme l’hypothèse d’A. Camper en 1808 ainsi qu’un rapprochement au groupe des iguanes ou des varans.
Pendant des années, aucun nom n’est attribué à ces fossiles. Le premier à les nommer est le paléontologue William Conybeare, après la découverte d’autres fossiles similaires dans d’autres gisements sédimentaires. La Meuse passant non loin de Maastricht, il leur donne en 1822 le nom de Mosasaurus, « lézard de la Meuse ». Quelques années après, en 1829, Gideon Mantell, s’inspirant du nom d’un des propriétaires des fossiles, leur attribue un nom d’espèce complet : Mosasaurus hoffmanni.
Dans la seconde partie du XIXe siècle, énormément de fossiles de mosasaures et de dinosaures sont découverts partout dans le monde et on assiste à la « Guerre des os » entre les paléontologues E. D. Cope et O. C. Marsh. Cope, après la découverte et l’étude de fossiles de squelettes assez complets de mosasaures outre-Atlantique, a l’idée de revoir leur taxonomie et de les rapprocher des serpents. »
3. Des squelettes entiers ont donc été découverts, et ils ont été représenté parfois de très grande taille dans la culture pop, c’est le cas dans Jurassic World par exemple, quelle taille mesuraient-ils ?
« Celui de Jurassic world, la taille de son crâne correspond à la taille de ce que l’on peut estimer pour un individu adulte de Mosasaurus hoffmanni. Les plus grands mosasaures toutes espèces confondues mesuraient probablement entre 12 et 15 m de long. Les plus petites connues à ce jour mesuraient entre 1.5 et 2m de long. »
4. Leurs représentations aujourd’hui sont souvent assez différentes (Ark, Jurassic World …etc) mais elle a également changé dans le passé.
« En effet, et l’iconographie que l’on a des mosasaures permet de restituer assez fidèlement l’évolution des connaissances au cours des époques. Les artistes ont permis de figer en images toutes les grandes idées qu’on a eu sur la représentation des mosasaures de leur vivant. Il n’y a pas une seule hypothèse sur la biologie des mosasaures qui n’ait pas été représentée par les artistes. Il faut tenir compte du fait qu’il y a souvent un petit décalage entre les découvertes qui sont faites et les représentations que les artistes en font. »
Knight Tylosaurus, 1899
Mosasaurus Burian, 1962
Mosasaurus ichthyosaurus Heinrich Harder, 1912
Je remarque que sur ces représentations ils ont tous les nageoires, est ce que c’est quelque chose qui a été mis en évidence ou s’agit-il ici de suppositions ?
« Ça dépend des espèces. On a plusieurs études qui mettent en évidence que leurs membres antérieurs et postérieurs fonctionnaient comme des nageoires, ce que l’on appelle des ‘palettes natatoires’, qui se rapprochent de ce qu’ont aujourd’hui les cétacés ou encore les tortues marines. Pour d’autres espèces, les membres semblent plus proches de ce que l’on connaît pour les lézards actuels, avec peut-être des membres palmés. La préservation des tissus mous dans les enregistrements fossiles restant très rares, ce sont des infos qui restent difficiles à accéder. »
5. Où peut-on voir des fossiles de mosasaures aujourd’hui ?
« Il y a de nombreux fossiles dans la galerie de Paléontologie du Muséum National d’Histoire Naturelle, mais également au Muséum d’Histoire Naturelle de Marseille ou encore au Musée des Confluences à Lyon. Si on quitte la France, il y en a un parmi les plus grands connus au Muséum d’Histoire Naturelle de Bruxelles, mais également à Maastricht, ou encore en Amérique du Nord, où ils sont présents dans énormément de musées et d’universités. »
D’ailleurs petit rappel : Pour que l’on trouve un fossile en un endroit donné, il faut d’abord que l’on y trouve les couches sédimentaires correspondant à la période durant laquelle il a vécu.
6. Ce ne sont pas des dinosaures, qu’est ce qui les en différencie ? Où se situent-ils dans les arbres phylogénétiques ?
« En effet, leur groupe s’est différencié assez tôt de celui des dinosaures, ils font partie des squamates, c’est-à-dire le groupe des « vrais lézards ». La phylogénie a été une petite révolution pour ce groupe parce qu’historiquement, on a toujours séparé les serpents et les lézards. Mais avec l’arrivée des études phylogénétiques, nous nous sommes rendus compte que ces deux groupes ont énormément de choses en commun. Certains lézards sont même plus proches des serpents que des autres lézards. De nombreuses espèces de lézards ont même perdu leurs pattes. Les serpents sont donc aujourd’hui considérés comme un groupe de lézards sans pattes, qui est particulier par d’autres caractères.
En ce qui concerne les mosasaures, deux hypothèses sont aujourd’hui débattues quant à leur place dans la phylogénie : celle selon laquelle ils seraient cousins des varans et celle selon laquelle ils seraient proches cousins des serpents. Attention, les phylogénies sont avant tout des hypothèses de liens de parentés ! Je suis partisan de l’hypothèse qui les met plutôt du coté des varans, d’une part suite à l’observation de certains fossiles, et d’autre part suite à une étude de 2022 ré-évaluant les caractères crâniens de ces animaux. Le crâne étant, dans la classification des lézards, un des caractères qui nous livrent le plus d’informations, tout en étant le moins soumis à des convergences évolutives. »
Arbre phylogénétique avec les différentes hypothèses de la position des mosasaures par rapport aux autres lézards.
Petite note : Ce que l’on appelle convergence évolutive, c’est quand deux groupes bien distincts vont développer au cours de leur évolution des caractéristiques similaires dues à la pression environnementale. Des exemples qui sont souvent donnés, ce sont les palettes natatoires des cétacés, tortues marines et poissons ou encore les ailes chez les oiseaux et les chauves-souris.
Petite note (Bis) : Il ne sert à rien d’apprendre un arbre phylogénétique par cœur ! Plusieurs arbres peuvent être juste et valables en même temps en fonction des caractères sur lesquels on se base pour le réaliser. De plus ces arbres sont amenés à changer et à être régulièrement révisés au cours de l’avancé de la connaissance scientifique.
« Il est aujourd’hui admis que les mosasaures appartiennent principalement à quatre sous-familles : les mosasaurinés, les halisaurinés, les tylosaurinés et les plioplatécarpinés. Ces sous-familles sont réunies dans la famille des mosasauridés. Au cours du temps, d’autres sous-familles ont été proposées, dont les téthysaurinés, que j’ai moi-même retrouvé dans mes analyses mais qui ne fait pas consensus au sein de la communauté scientifique. »
7. À quelle période de temps vivaient ils environ ? Quand sont-ils apparus et quand se sont-ils éteints ?
« Les premiers mosasaures que l’on retrouve datent du début du Crétacé supérieur, il y a environ 100 millions d’années et ils se sont éteins il y a environ 66 millions d’années, en même temps que les dinosaures au cours de la crise Crétacé-Paléogène. Les mosasaures ont occupé une niche écologique bien particulière. En effet, ils ne sont pas les seuls reptiles marins à avoir régné dans les mers. On connaît également les Ichtyosaures, les Pliosaures ou encore les Plésiosaures. Si l’on regarde un peu plus dans le détail, on s’aperçoit que la grande majorité des mosasaures sont apparus après l’extinction des Pliosaures, des Ichtyosaures et d’une grande partie des Plésiosaures. Les mosasaures ont récupéré, au cours de leur diversification au Crétacé supérieur les niches écologiques préalablement occupées par les autres groupes. Ils avaient le champ libre pour occuper tous les espaces et les niches écologiques laissés vacants par les organismes ayant disparus. »
Timings des extinctions et co-existance des grands reptiles marins de la fin du Crétacé
Rappel : La crise Crétacé-Paléogène, à l’origine de la disparition de nombreuses espèces, est « instantanée » à l’échelle géologique mais il s’agit d’une accumulation d’évènements qui se sont étalés dans le temps pour les espèces vivant à cette époque. Il est aujourd’hui admis par la communauté scientifique que deux grands évènements sont venus se superposer : tout d’abord un volcanisme de grande envergure au niveau des trappes du Décan, dégageant énormément de gaz et de particules, modifiant l’atmosphère mondiale, et dans un second temps l’impact d’une immense météorite (dont le cratère a été retrouvé près de Chicxulub, au niveau de l’actuel Mexique).
De plus, l’Océan du Crétacé supérieur avait une configuration légèrement différente de celle qu’on lui connaît aujourd’hui. Les continents ont bougé et bougent encore, modifiant les espaces, les courants et la salinité des milieux. À la fin du Crétacé, l’Atlantique est plus étroit qu’aujourd’hui. L’Inde remonte vers l’Eurasie mais la collision n’a pas encore eu lieu (donc pas d’Himalaya) et le détroit de Panama, entre l’Amérique du Nord et du Sud est encore grand ouvert. La Méditerranée n’existe pas car l’Afrique de l’Ouest n’est pas encore entrée en collision avec l’Europe, il s’agit d’une mer ouverte : la Téthys. Enfin, le niveau de la mer était bien plus haut, environ 80 m de plus que ce que nous connaissons actuellement et il n’y avait pas de calottes glaciaires aux pôles. Cette configuration est à prendre en compte lorsque nous retrouvons des fossiles marins sur les continents.
Carte de l’Océan lors de la crise K-Pg
8. Est-ce qu’on retrouve des fossiles de mosasaures partout sur la planète ?
« La paléogéographie a eu un impact sur leur évolution. L’organisation spatiale de l’Océan n’étant pas la même que ce que nous connaissons aujourd’hui, les animaux ne vont pas se répartir dans les espaces de la même manière. Les mosasaures, au début de leur histoire, sont surtout retrouvés sur la côte et dans les mers peu profondes. C’est petit à petit qu’ils acquièrent des morphologies leur permettant de vivre en haute mer et commencent à se répandre dans d’autres zones. Des équipes de Paléontologues ont mené des études et réussi à comprendre l’écologie de ces animaux. Les mosasaures ont ainsi occupé tout l’Océan et tous les bassins marins de la planète, on en a même retrouvé plein en France ! Au Crétacé supérieur, L’Europe est constitué d’un grand nombre d’îles, on est dans un contexte d’archipels. Dans ce contexte, un grand nombre de ces mosasaures occupe les bassins formés entre ces îles avant de se répandre dans l’Océan ouvert. »
Carte du monde avec les différents fossiles qui ont été retrouvés
Étaient-ils uniquement marins ou en avons-nous aussi retrouvé qui ont vécu en eaux douce (rivières et lacs) ?
« De récentes découvertes de fossiles en Amérique du Nord ont permis grâce à des études géochimiques d’émettre l’idée selon laquelle certains mosasaures auraient vécu dans un contexte intermédiaire entre eau douce et eau de mer. Ils auraient vécu dans des zones côtières, faisant régulièrement des incursions en eaux douces. De plus en plus d’études permettent aujourd’hui d’estimer le milieu dans lequel évoluait chacune des espèces retrouvées. On retrouve ainsi des espèces ayant vécu dans des environnements plutôt côtiers, d’autres plutôt en pleine mer, et certaines espèces auraient même occupé des environnements différents en fonction du stade de leur vie, étant plus près des côtes au stade juvénile et s’en éloignant à l’âge adulte. Une étude récente d’un mosasaure retrouvé dans un gisement en Hongrie fait pour la première fois mention d’un mosasaure qui aurait passé la majeure partie de sa vie en eau douce ou en eau saumâtre (intermédiaire entre eau douce et eau salée). Les plus grands individus de cette espèce auraient mesuré jusqu’à 6 m de long ! »
Diagramme avec géochimie isotopique δ13C et position des différentes espèces de mosasaures des zone côtières aux zones pélagiques en fonction du temps
9. Ce sont des animaux terrestres retournés vivre dans un milieu marin. Quelles sont leurs évolutions et adaptations morphologiques ? Est-ce qu’on a retrouvé différents stades évolutifs ?
« Pendant longtemps, dans les sciences de l’évolution, on a pensé qu’une structure allait évoluer une seule fois au cours de l’Histoire en telle autre structure. On s’est ensuite rendu compte que ce n’était pas du tout le cas ! Par exemple, pour les membres des mosasaures, on s’est aperçu que la forme en palettes natatoires pour permettre la nage est apparue plusieurs fois au cours de l’évolution, et ce de manière indépendante. D’ailleurs si on regarde en détail la structure interne des membres des mosasaurinés, des Plioplatécarpinés et des Tylosaurinés, on s’aperçoit qu’elles sont bien différentes. »
En effet, et c’est apparu plusieurs fois chez les mosasaures mais on retrouve également la même convergence évolutive avec le même type de morphologie chez d’autres grands groupes puisque si on regarde les palettes natatoires des cétacés d’aujourd’hui c’est une structure très similaire !
« C’est ça, et c’est une convergence que l’on retrouve chez tous les tétrapodes, qui sont des animaux terrestres retournés à la vie aquatique. Les mosasaures ont d’autres adaptations particulières qui sont aussi des convergences évolutives en commun avec les cétacés, c’est le cas de la porosité de leur os. Cette structure, particulière constitue un avantage chez les animaux qui vivent en haute mer et qui ont à plonger en grande profondeur. »
Il y a également eu des changements dans la forme de leur nageoire caudale ?
« Oui ! On a même retrouvé un spécimen fossilisé qui présente une caractéristique rarissime : la forme de la chaire (les tissus mous) constituant la nageoire caudale a été préservée ! On observe chez les mosasaures, comme pour les palettes natatoires, des convergences évolutives avec d’autres organismes concernant la forme de leur nageoire caudale. Cette dernière ressemble beaucoup à celle des requins (mais ‘inversée’). Attention cependant, on distingue plusieurs formes de nageoires caudales chez les mosasaures et ils n’ont pas tous une queue avec deux lobes. Cette nageoire servait à une propulsion efficace de ces organismes dans un contexte aquatique. Il existe une classification des nages chez les requins actuels, que l’on peut utiliser également chez les mosasaures. Chez les mosasaures ayant une queue longiligne proche de celle des varans actuels, la nage est faite d’ondulations de la totalité du corps et la nage est dite ‘anguilliforme’. Sur des formes de nageoires caudales un peu plus spécialisées, avec un début de formation d’un second lobe, la propulsion se fait sur un mouvement de la partie postérieure de l’animal et la queue représente environ 50 % de l’effort de propulsion, la nage est alors dite ‘subcarangiforme’. Enfin, sur les formes de nageoires caudales les plus différenciées, avec un mouvement de la queue qui constitue environ les trois quarts de l’effort de propulsion, la nage est dite ‘carangiforme’. »
Classification des différents types de nage
10. Est-ce qu’il y a certaines découvertes récentes auxquelles tu ne t’attendais pas du tout/qui t’ont surprises ?
« Il y en a une qui m’a surprise en premier lieu et je suis maintenant dubitatif, il s’agit d’une dent de mosasaure, retrouvée dans le célèbre gisement de Hell Creek, aux États-Unis (qui a fourni notamment les restes de Tyranosaurus rex). Le papier a été publié l’année dernière (2025). Des analyses chimiques sur cette dents auraient montré que même les grands mosasaures vivant en haute mer seraient, à un moment, retournés en eaux douces. J’attends d’en voir plus car selon moi, les autres animaux auxquels aurait pu appartenir cette dent n’ont pas été ‘éliminés’ de façon très probante. »
11. Étaient-ils à sang chaud ou à sang froid ?
« Nous aimons bien mettre ce que l’on observe dans des ‘boites’, dans des catégories. En ce qui concerne les êtres vivants d’aujourd’hui et en particulier les vertébrés, on distingue deux grandes catégories : les animaux à sang froid et ceux à sang chaud. Les animaux à sang froid sont dits ectothermes, c’est-à-dire que leur source de chaleur pour vivre est externe. Ils sont également Poïkilothermes, ce qui signifie que leur température varie avec celle de leur milieu. Les animaux à sang chaud sont quant à eux endotherme, ils créent leur propre chaleur et ils sont homéothermes, c’est-à-dire que leur température corporelle reste stable, quel que soit le milieu dans lequel ils se trouvent. Le fait d’être à sang chaud ou à sang froid est étroitement lié au métabolisme. Un métabolisme plus lent est souvent associé à des animaux à sang froid tandis qu’un métabolisme plus rapide est le plus souvent associé à des animaux à sang chaud. Le métabolisme n’est toutefois pas qu’une question de température corporelle, celui-ci comprend aussi les différentes activités physiologiques internes, la croissance, la digestion…etc. Il existe des indicateurs squelettiques qui nous renseignent sur le métabolisme des mosasaures : la vitesse de croissance osseuse. En les comparant avec des serpents ou des varans actuels, nous pouvons estimer ce que pouvait être leur métabolisme. Ainsi, les mosasaures ont des tissus osseux fibreux et pseudo-lamellaires, qui sont des tissus qui se développent dans un contexte de croissance relativement rapide, indicateur d’un métabolisme dont l’activité est plutôt élevée (à l’inverse de ce que nous pouvons observer chez le varan ou l’anaconda par exemple). Les mosasaures avaient toutefois un métabolisme plus lent que celui de d’autres grands reptiles marins (e.g. Plésiosaures et Ichtyosaures), qui sembles avoir un développement osseux plus rapide. Grâce à la géochimie isotopique, on a été plus loin et on a pu évaluer la température corporelle des mosasaures et celle de l’Océan à la fin du Crétacé. On a comparé les valeurs isotopiques obtenues chez trois espèces de mosasaures avec celles obtenues chez d’autres espèces (des poissons et tortues ectothermes et des oiseaux endothermes), et on a pu constater que leur température corporelle présente une large fourchette de valeurs (entre 28 et 40 °C environ), et ce, indépendamment de la taille de l’espèce. En allant plus loin et en remettant ces valeurs en fonction des paléolatitudes, on observe que les valeurs de températures corporelles ne correspondent pas à celles de l’eau aux différentes latitudes. On peut donc écarter l’hypothèse selon laquelle la température des mosasaures dépend du milieu dans lequel ils vivent. Les dernières études concluent donc que les mosasaures auraient eu un métabolisme plutôt rapide et qu’ils étaient des animaux à sang chaud. Attention cependant, il s’agit là d’un gradient sur lequel se placent les différents organismes. Entre ces deux extrêmes, on observe différentes situations intermédiaires, et le métabolisme des mosasaures n’était pas non plus parmi les plus rapides. »
12. Que sait-on de leur système sensoriel ?
Leur peau ?
« Là c’est vraiment génial, car nous avons retrouvé un grand nombre de reste de peau fossilisés, avec une grande diversité de structures. Chez certains mosasaures, comme c’est le cas pour le tylosaure, nous avons pu retrouver des écailles qui sont dites ‘carénées’, une structure plutôt avantageuse pour l’hydrodynamisme. Une autre stratégie souvent observée pour améliorer l’hydrodynamisme est d’avoir des écailles extrêmement lisses. Les deux types de stratégies ont pu être observées sur des restes de mosasaures. De plus, comme tous les lézards, la structure des écailles n’est pas homogène en fonction d’où elles se trouvent sur le corps de l’animal. En ce qui concerne la couleur, un seul spécimen nous a à ce jour livré des pigments, c’est tylosaurus, et ce sont des pigments plutôt sombres. Cette couleur aurait pu être un avantage à la fois pour se camoufler dans son environnement et pour retenir la chaleur du soleil. »
Leur vue ?
« Grâce à l’étude de certains crânes, nous pouvons faire des estimations de leur champ de vision, et, surtout, du champ de vision binoculaire (c’est-à-dire l’angle sur lequel se chevauche la vision des deux yeux). Cette information est importante car elle permet d’évaluer à quelle point les mosasaures étaient performants pour apprécier les distances et la vision en trois dimensions. Cet angle est estimé à environ 29° pour les mosasaures, ce qui le place plutôt dans la moyenne haute pour les grands reptiles marins de l’époque. »
Goût et odorat ?
« Pour l’odorat, ils ont leurs narines, mais également, comme beaucoup de lézards, une langue reliée à l’organe de Jacobson. De par leur classification dans l’embranchement des lézards, les mosasaures avaient forcément une langue bifide très fourchue. Dans le groupe auquel ils appartiennent, les seuls lézards à avoir perdu cette langue très fourchue ce sont les iguanes et les caméléons, et ce à des fins de préhensions alimentaire. Pour les mosasaures, un des meilleurs homologues actuels serait Lanthanotus borneensis, qui est un lézard semi-aquatique qui vit en Asie, qui a une langue bifide assez épaisse. Cette langue ressemble également à celle des hélodermes, des lézards venimeux vivant en Amérique. »
13. Quelle était leur alimentation ? De quoi se nourrissaient-ils ?
« On a retrouvé un grand nombre de différents types de dents chez les mosasaures, que ce soit pour couper (des dents pyramidales et acérées), écraser (des dents moins hautes et plutôt rondes) ou percer (des dents fines et très pointues), c’est spectaculaire ! Chaque type de dent correspond à un type de régime alimentaire de prédilection. De manière générale, les mosasaures sont assez représentatifs de ce que l’on appelle l’homodontie, c’est-à-dire qu’ils n’ont pour la plupart qu’un seul type de dents dans la mâchoire.
Les différents types de dents retrouvés chez les mosasaures et les proies qui y sont associées
On a également retrouvé des contenus d’estomacs de mosasaures, preuves irréfutables de la nature de leurs repas. Les analyses révèlent une alimentation à base d’oiseaux marins, gros poissons voire requins ou encore d’autres mosasaures. Encore plus fou, une étude datant de 2023 sur le contenu de l’estomac d’un spécimen de Prognathodon kianda a révélé la présence de trois autres mosasaures qui ont été ingérés, dont une espèce dont on ignorait l’existence jusqu’alors et un individu de la même espèce ! C’est aussi une preuve que de nombreuses espèces de mosasaures se côtoyaient dans une même niche écologique et dans une même région géographique. »
Étaient-ils eux-mêmes la proie de d’autres animaux ?
« On a retrouvé de nombreux restes sur lesquels il n’est pas évident de savoir si ils ont été charognés ou prédatés. Dans certains cas, on peut éliminer l’hypothèse de l’attaque, puisque lorsque nous sommes en présence d’un fossile de mosasaure d’une dizaine de mètres présentant des traces de morsures de requins trois fois plus petit, cela semble peu probable qu’il ait s’agit de prédation. Les requins restent néanmoins les principaux prédateurs ‘non-mosasauriens’ des mosasaures. On a cependant retrouvé quelques restes pour lesquels on est sur qu’il s’agit d’une attaque du vivant de l’animal puisque les os se sont reconstitués et ont cicatrisé, signe que l’animal a continué de vivre après sa blessure. »
Est-ce que certaines des traces d’attaques ne peuvent pas être de la défense de ressources plutôt que de la prédation ? On sait aujourd’hui que la défense de ressources (de territoire, de petits ou encore de nourriture) pousse parfois des animaux à s’attaquer à beaucoup plus gros et plus fort qu’eux sans que ce ne soit pour se nourrir.
« C’est une très bonne question à laquelle je n’ai pas la réponse. La littérature est très axée sur les hypothèses de prédation et de charognage. Je me demande d’ailleurs si la question a été ne serait-ce que soulevée dans la littérature. »
14. Est-ce qu’on a des infos sur la façon dont ils se reproduisent ?
« On a essayé de savoir, puisque l’on sait que beaucoup de lézards pondent des œufs (ils sont ovipares) mais ce n’est pas le cas de tous, certains donnent naissance à des petits tout à fait formés (ils sont vivipares). Une étude datant d’il y a quelques années a l’air de dire que ‘oui, peut être bien’ mais sans trop se mouiller. Il s’agit d’un œuf à coquille molle de grande taille, retrouvé en Antarctique. Une espèce de mosasaure ayant une taille correspondant à ce qui a été estimé pour le lézard ayant pondu cet œuf a été retrouvée dans la même formation géologique. Ceci étant dit, en termes de composition de la coquille, les lézards ne sont pas les seuls animaux qui auraient pu être à l’origine de cet œuf. C’est aussi le cas des dinosaures (dont des individus ont également été retrouvés en Antarctique) ou des ptérosaures de grande taille. Cet œuf aurait donc pu appartenir à un autre reptile que les mosasaures.
Comme mentionné précédemment, on connait de nombreuses espèces de reptiles qui sont vivipares. C’est le cas par exemple des orvets et des vipères. Cela signifie également que les femelles de ces groupes connaissent des périodes de gestation. On a d’ailleurs retrouvé un fossile d’une femelle gestante dont l’anatomie suggère une vie aquatique ou semi-aquatique. Un exemple actuel d’un groupe très proche des mosasaures serait Shinisaurus crocodilurus, qui a une écologie similaire et chez qui la femelle est vivipare et met bas dans l’eau. On peut donc aisément imaginer une mise-bas en mer, voire en haute mer pour les mosasaures. Un autre exemple actuel serait celui de Hydrophis platurus, un serpent marin qui donne naissance à ses petits en haute mer. »
« Les mosasaures étaient ainsi un groupe de lézards très diversifiés, avec une histoire évolutive complexe, qui constituent un riche sujet de recherche. »
15. Est-ce que tu aurais une anecdote de terrain particulière à nous partager ?
« Je n’ai pas fait de terrain pour les mosasaures. Les derniers terrains que j’ai faits c’est dans le Jurassique, sur les dinosaures. »
16. Sur quoi en rapport avec ces animaux est ce que tu travailles en ce moment ?
« Je travaille en ce moment sur l’étude de leur reproduction, ainsi que sur leur écologie et leur possible vie en eau douce. Suite à mes découvertes, j’ai également commencé un travail de reprise de la phylogénie des mosasaures. »
17. Et enfin, où est ce qu’on peut te retrouver (numérique et physique) dans les prochains jours ? Des publications à venir ?
« Je me remet doucement sur Instagram et je prépare un retour sur Youtube : F-L réptile. »
Les questions du chat :
1. Est-ce que les mosasaures, comme certains dinosaures auraient pu avoir des plumes ?
« Alors, pour l’instant, les dinosaures à plumes ne concerneraient que certains groupes bien spécifiques de dinosaures. Ça a été discuté pour certains ptérosaures mais c’est aujourd’hui très controversé, puisque pour beaucoup de chercheurs et de paléontologues de manière générale, les ptérosaures n’auraient pas eu des plumes mais plutôt d’autres organes de la peau qui auraient pu y ressembler. Les mosasaures ne font pas partie des groupes chez lesquels on soupçonne la présence de plumes, puisqu’ils font partie du groupe des lépidosaures, chez qui il n’y a que des écailles. »
Est-ce que les plumes sont une évolution particulière de certaines écailles ?
« Alors, c’est ce que l’on a pensé pendant des années, mais on sait aujourd’hui que ce n’est pas exactement ça. En termes d’embryologie, les mécanismes à l’origine du développement d’une écaille ou d’une plume sont quasiment identiques. Ce ne sont pas les écailles qui sont devenus des plumes, mais ce qui permet de faire une écaille peut permettre de faire une plume. C’est à d’autres niveaux moléculaires qu’il va y avoir des modifications pour arriver à la plume. La différence ne se fait pas dans l’évolution de la forme générale mais dans la façon dont ça se développe. »
2. Est-ce que le nombre de phalanges à l’intérieur de la palette natatoire a changé en fonction des groupes, des espèces ou de l’évolution ?
« Oui, le nombre de phalanges augmente au cours de l’évolution, c’est ce qu’on appelle la polyphalangie. C’est quelque chose que l’on retrouve aussi chez les tortues marines ou les cétacés, il s’agit là aussi de convergences évolutives chez de nombreux tétrapodes qui retournent vivre dans un milieu aquatique. Chez les mosasaures il y a un autre phénomène, c’est qu’en plus du fait d’avoir plus de phalanges, les phalanges vont avoir tendance à plus s’allonger. Cela leur permet d’avoir une palette natatoire plus longue et de faciliter leur nage. »
3. On sait qu’actuellement les espèces marines pondant des œufs ont tendance à revenir près des côtes, voire dans l’eau douce pour avoir accès à un environnement adapté, les autres espèces étant plutôt vivipares. Il y a des exemples dans les différentes espèces de requins, comme le requin citron qui pond des œufs. Est-ce qu’il y a un lien chez les mosasaures entre les différents modes de reproduction et les comportements suspectés de retours intempestifs dans l’eau douce ?
« C’est une très bonne question. Il faut savoir qu’au XXe siècle, il y a eu l’hypothèse de la présence de ‘nurseries’ à l’embouchure des fleuves et des estuaires, par analogie avec certains requins qui font ça, mais cette hypothèse a été abandonnée. Il y a plusieurs espèces qui vraisemblablement n’avaient pas besoin. Si on prend par exemple les résultats des analyses isotopiques sur l’espèce Clidastes, on est en droit de conclure que ces animaux retournaient dans l’eau douce à un moment de leur vie. Cependant, si on regarde les fossiles de juvéniles de Clidastes, il semble qu’ils soient nés en pleine mer et nous n’avons pas retrouvé de fossiles d’eux dans des sédiments fluviaux ou d’eau saumâtre. »
Et est ce qu’on pourrait imaginer qu’ils aient eu un style de vie avec des migration d’un milieu à l’autre en fonction des moments de la vie et des cycles de reproduction, comme ce que font les saumons par exemple ?
« Alors c’est une hypothèse que j’ai pour les téthysaurinés, et en particulier pour Pannoniasaurus. J’ai récemment relu la littérature sur l’écologie de différents reptiles actuels, et notamment les crocodiles. Si vous prenez par exemple le célèbre crocodile marin, les petits naissent en eau douce, et les femelles font des nids à l’intérieur des terres, ce qui créé des concentrations importantes d’individus dans ces zones. Pour Pannoniasaurus, on a retrouvé un agrégat d’individus, dont des tout petits, et nous avons des résultats d’analyses isotopiques qui montrent qu’ils ne vivaient pas stricto sensu en eau douce. Sur la base de ces éléments, il est possible que les adultes soient passés d’un milieu à l’autre.
De plus, si on regarde le groupe des varans, beaucoup plus proche des mosasaures que les crocodiles, on constate que certains possèdent des glandes à sel. On peut se poser la question de si les mosasaures en avaient ou non et si oui, à quel moment de l’évolution est ce que cette adaptation aurait pu apparaître. On est en droit de penser que pour certaines espèces de mosasaures, les incursions en eau douces étaient inclues dans le cycle de vie. »
Les glandes à sel servent aux animaux vivant dans l’eau salée pour évacuer le trop plein de sel présent dans l’organisme.
4. Les mosasaures n’ont pas atteint des morphologies extrêmes, comme c’est le cas pour les cétacés, mais jusqu’à quel niveau du crâne les narines ont-elles migrées vers l’arrière ?
« Chez les mosasaures, la position le plus loin qui a été observé c’est à peu près au milieu du museau. Les cétacés ont la particularité d’avoir un système d’évents, ce qui est quand même le top de l’évolution. Les cétacés ne sont pas issus du même cheminement évolutif que les mosasaures, et ils ont été soumis à des contraintes différentes. Une hypothèse expliquant que la position des narines ne soit pas allée aussi loin chez les mosasaures que chez les cétacés malgré une dizaine de millions d’années d’évolution serait une barrière morphologique. Les ancêtres des cétacés étaient des mammifères terrestres tandis que les ancêtres des mosasaures étaient des lézards, leurs morphologies internes et la structure de leurs crânes n’avaient donc rien à voir. »
Mars 2026